L’invitée: Marguerite Contat

Lmargot’Europe : quelle identité et quelles valeurs ?
(article écrit pour le journal La Riforma, mai 2016)

L’Europe, en tant que projet politique et collectif, ne fait plus rêver. On la voit et on la vit en crises, politique, sociale, économique et financière, tentée par le repli nationaliste et l’érection de nouveaux murs face au flux migratoire. Et pourtant les valeurs qui ont été à l’origine de la création du projet européen n’ont pas disparu ! Elles attendent simplement d’être revitalisées et concrétisées.

Organisée à Genève par le Conseil œcuménique des Eglises et le Mouvement des Focolari le 21 avril 2016, une table ronde réunissant des représentants du monde académique, politique, religieux et journalistique[i] a bien illustré cette réalité.  De bout en bout, les termes de « courage », « fraternité », « respect », -plus que la simple tolérance-, ont ponctué les débats et sollicité les témoignages personnels des participants. Et pour cause. Ces valeurs ne sont-elles pas, avec l’amour de la complexité et le respect du réel, si chers à Denis de Rougemont, aux racines de la communauté européenne ? Face à la crise migratoire, elles jouent pleinement leur rôle de référence morale aux actions de solidarité. Plus généralement, elles sont à la source de propositions et de réalisations vers une « Europe intégrative », selon la formule du Professeur Pasquale Ferrara qui a introduit le débat.

Sur le plan politique, l’Europe a besoin de plus de démocratie. Structurellement, il s’agit de passer d’une association d’états-nations basée sur un traité à une véritable constitution européenne. Il y a donc nécessité de « transnationaliser »  la démocratie, impliquant une réforme institutionnelle. Le fédéralisme européen devrait être cosmopolitique et fait de diversités et non d’enclaves séparées et protégées. Le rôle de la société civile et des jeunes générations, susceptibles de penser à la fois l’utopie et un avenir réaliste, est jugé particulièrement important dans ce processus d’intégration européenne.  En corollaire, il s’agit aussi d’informer et d’expliquer. L’Europe doit être comprise par les citoyens et ceux-ci doivent être intégrés en amont au processus de refonte.

« La réponse à la crise doit comprendre la dimension spirituelle » a souligné l’un des participants. Autour de la règle, à la fois d’ordre éthique et politique, « fais aux autres ce que tu souhaites que l’on fasse à toi-même », la place de la religion comme élément de la culture et de l’identité européennes apparaît primordiale dans la recherche de solutions. Porteuse de valeurs et d’espérance, elle peut contribuer au rapprochement des différentes sensibilités, en engageant des réflexions communes non seulement sur ce qui différencie mais surtout sur ce qui rapproche. Etre présent sur le terrain éthique et social relève de la responsabilité des communautés religieuses. De fait, « la responsabilité de tous est engagée », a souligné un intervenant.

La responsabilité de toutes et de tous ?

A ce titre, l’exemple des couloirs humanitaires mis en place en Italie pour protéger des personnes fuyant le conflit syrien en est une démonstration remarquable. Quelle contribution pour aider les migrants ? comment court-circuiter les passeurs ? Ces questions légitimes ont trouvé une réponse originale dans ce pays européen, déjà fortement sollicité par la crise migratoire.  A l’initiative de la Fédération des églises protestantes et de la Communauté San’Egidio, en partenariat avec l’Etat, des dizaines de réfugiés ont pu arriver par avion sur sol italien, dotés de visas humanitaires délivrés par l’ambassade d’Italie au Liban. L’opération, auto-financée via la part de taxes des contribuables accordée à l’Eglise vaudoise italienne, se poursuit actuellement. On le devine : l’élaboration d’une telle opération n’a pas dû être simple, les obstacles ont dû parsemer la route questionnant peut-être même le bien-fondé de cette action.  Mais au final, l’engagement sans faille des participants a eu raison des difficultés.

Impliquant en un « cercle vertueux » structures religieuses et politiques, société civile et privés, cette opération humanitaire symbolise à elle seule la victoire de l’intelligence collective sur le repli identitaire, le triomphe de l’état de droit sur l’illégalité meurtrière. A méditer et à reproduire.

 

Marguerite Contat
Ancienne cheffe de délégation du CICR, co-présidente de l’Assemblée constituante genevoise (2008-2012)
[i] M. Pasquale Ferrara, diplomate, professeur à l’Université LUISS (Rome) et à l’Institut universitaire Sophia (Loppiano) ;
Monsieur Eric Ackermann, membre de la Communauté Israélite de Genève;
Madame Gaëlle Courtens, journaliste attachée à la Fédération des églises protestantes en Italie et à l’agence de presse nev-notizie evangeliche ;
Monsieur Andreas Gross, ancien parlementaire suisse et ancien membre de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.